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Lettre n°44, avril 2018

 

LE CSU, UNE ÉQUIPE DE CLONES ?

Les enjeux de Parcoursup
pour la recherche

La réforme dite Parcoursup a suscité de nombreuses réactions dans la communauté universitaire parce qu’elle participe à sélectionner à l’entrée, et donc comme on le sait à sélectionner socialement à l’entrée. De ce fait, elle obère une mission essentielle de transmissions des savoirs par l’université à un large spectre d’étudiant.e.s qui accèdent aux études supérieures. Au-delà du problème sérieux du taux d’échec, on sait que les diplômes universitaires permettent d’accéder à des emplois plus stables et de meilleure qualité, et que le savoir universitaire participe, avec d’autres types de savoirs, à former des acteurs et actrices du monde social plus équipés pour le comprendre et le transformer.
Nous nous sommes dès lors interrogé.e.s sur les effets que pourrait avoir une telle réforme sur l’activité d’une équipe de recherche. On pourrait considérer les effets positifs de cette réforme en faisant valoir que la sélection va recentrer le travail d’enseignement sur la diffusion de la recherche auprès d’un public plus acquis à l’exigence académique. Si rien n’est moins sûr, nous pouvons aussi défendre la diffusion d’un savoir de sciences sociales, un savoir critique et d’analyse, auprès d’un public moins conforme aux attendus scolaires et surtout plus large socialement. Il n’est pas interdit de penser que la sociologie n’a pas vocation à rester enfermée dans un univers académique. Par ailleurs, malgré les promesses de timides moyens accordés aux universités, l’activité de sélection va venir à coup sûr grever une partie du temps de recherche qu’il reste aux enseignant.e.s-chercheurs/euses déjà noyé.e.s dans les tâches administratives.

Enfin, nous défendons l’idée que l’hétérogénéité des parcours, scolaires et sociaux, des sociologues dans nos unités de recherche favorise la diversité des sciences sociales. Au delà de l’aspect crucial de l’égalité des chances d’accès aux activités de recherche, on peut penser que les parcours sociaux des sociologues et des politistes, comme pour les autres acteurs sociaux, produisent des effets sur la recherche qu’ils et elles mènent (sur les manières de faire, sur les objets, sur les méthodes, sur les analyses, sur leurs interventions, sur leurs relations avec les autres membres de la communauté de recherche, etc.). Pour documenter cela, nous avons fait passer un questionnaire aux membres de notre équipe sur leurs parcours sociaux et scolaires (60 réponses sur 38 titulaires et 43 non-titulaires). Il ne s’agit pas de rendre compte ici de l’ensemble des résultats, mais de souligner quelques points sur le rôle de l’université. Sans surprise, dans l’ensemble, le CSU est composé de bons élèves : tous sont passé.e.s par le lycée général, plus de la moitié a réussi le Bac avec mention bien ou très bien, 30 sur les 51 qui ont réalisé des études en France sont passés par des filières sélectives (classes prépa., ENS, IEP, etc.), très peu ont redoublé. Du point de vue des origines sociales, les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures, ainsi que de catégories intermédiaires, représentent l’écrasante majorité des membres du CSU (environ 40% chacune, essentiellement dans l’éducation et la santé). On pourrait donc se dire que, du point de vue des collectifs de la recherche, la réforme ne changera rien tant ceux-ci sont déjà homogènes.
Pourtant, lorsque l’on isole les membres qui ont réalisé leurs études supérieures à l’université en France, sans passer par les filières sélectives, le panorama diffère. Ces membres (20) sont plus souvent des femmes et plus souvent issu.e.s des catégories intermédiaires (un tiers) et des catégories populaires (un quart). Ils et elles ont aussi obtenu des résultats scolaires moins bons dans le secondaire. Enfin, et c’est important, ils et elles sont plus nombreux/euses à s’être orienté.e.s vers la sociologie ou la science politique après des études dans d’autres disciplines de sciences humaines et sociales. Bref, tout laisse à penser que l’université a pu constituer, pour une partie des membres de l’équipe, un moment d’orientation et de conversion à la pratique scolaire et de recherche. Alors bien sûr, Parcoursup ne va pas tout changer de ce point de vue, d’autres forces sociales participent à sur-sélectionner les acteurs et actrices de la recherche (notamment pour les personnes racisé.e.s de facto laissées de côté). Mais on peut penser qu’il s’agit là d’un dispositif qui, en sélectionnant très tôt, va restreindre les possibles pour certain.e.s moins doté.e.s de passer toutes les étapes du cursus de la recherche. Il faudrait encore relier ces trajectoires et propriétés sociales, rapidement exposées, aux pratiques de recherche. Il s’agit là d’un tout autre chantier qui ne demande qu’à être investigué.

L’équipe de rédaction

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