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Portrait : Jean-Raphaël Bourge

Jean-Raphaël Bourge est doctorant en science politique sous la direction de Bertrand Guillarme. Spécialiste des sexualités dites « hors normes », des théories féministes et des questions de catégorisation (genre/classe/race), il termine actuellement une thèse sur le consentement sexuel.

Dans une contribution récente à un ouvrage collectif (Penser la violence des femmes, Coline Cardi & Geneviève Pruvost (dir.), La Découverte, 2012), tu explores la figure féminine du pédophile comme « figure sociale impensable ». Comment expliques-tu que cette question qui convoque les études de genre soit restée autant marginalisée ?

Il existe plusieurs facteurs qui peuvent expliquer cette relative marginalisation dans les études de genre. Il faut d’abord rappeler l’évolution de la notion de viol dans le droit français qui était une priorité dans l’agenda militant féministe et/ou scientifique. Le viol était d’abord considéré comme une atteinte à l’honneur du tuteur de la femme (père ou mari) en ce sens qu’un viol dépréciait la valeur d’une fille sur le marché matrimonial ou remettait en cause la légitimité filiale en cas de grossesse. Seul un risque de grossesse consécutif à l’agression sexuelle était considéré comme viol, excluant de fait les hommes et les enfants pré-pubères des victimes de viol. Il faudra attendre le dernier quart du XXe siècle, après de longues luttes féministes, pour que le viol soit reconnu dans le droit français comme un acte de pénétration sexuelle obtenu sans le consentement de la victime, quelque soit son sexe et son âge. Cette évolution de la loi, et l’attention grandissante portée à l’intérêt de l’enfant, ont permis de révéler l’ampleur des atteintes sexuelles sur des enfants, un phénomène jusque là relativement ignoré, et à mon sens, hélas, encore sous-estimé.
La prise de conscience de l’existence d’une pédophilie féminine est encore plus récente, que ce soit d’un point de vue institutionnel ou de celui des sciences humaines et sociales. Cela tient à l’invisibilité statistique de ce phénomène mais surtout à la difficulté de penser une sexualité féminine comme possiblement violente, loin des archétypes véhiculés aussi par certains courants féministes.
La question du rapport du chercheur à son objet doit également expliquer le peu d’intérêt pour cet objet. En effet, il n’est pas évident de dépasser ses propres réticences et ses affects quand on s’intéresse à un sujet pour le moins sensible comme celui de la pédophilie. Il est bien difficile de garder la tête froide et de ne pas être submergé par ses émotions.

Depuis plusieurs années, la pornographie émerge comme champ d’étude en France. Pour tout un courant du féminisme radical, incarné notamment par Andrea Dworkin, Catherine MacKinnon ou Jennifer Hornsby, la pornographie serait l’archétype de l’oppression masculine dans la mesure où elle constitue un véritable « acte » pouvant causer un préjudice aux femmes. Face à cette position, qui suggère de censurer la pornographie, tu défends l’idée d’une pornographie féministe (ou post-pornographie). Pourrais-tu préciser les contours de cette approche ? En quoi cette stratégie de subversion des codes pornographiques peut-elle rivaliser avec l’industrie du sexe ? Et comment adopter une posture critique sur la pornographie sans pour autant céder à la fascination qu’elle peut exercer sur le chercheur ?

Ces débats s’inscrivent dans les débats féministes que l’on a surnommés les sex wars, qui ont opposé un féminisme « pro-sexe » face à un féminisme « anti-sexe » autour de la prostitution, du BDSM et de la pornographie. Face aux discours des féministes radicales comme Andrea Dworkin, Catherine MacKinnon, Jennifer Hornsby ou encore Rae Langton, est née, aux États-Unis d’abord, une production pornographique revendiquée comme féministe. Comme son nom l’indique, le porno féministe est un porno réalisé par et pour des femmes et qui vise à changer les normes véhiculées par le porno mainstream afin de participer à changer les rapports de genre. Il s’agit ici pour les femmes de passer du statut d’objet à celui de sujet, et de construire des représentations sexuelles qui leurs soient propres. Des femmes comme Patricia Williams et Annie M. Sprinkle proposent une autre approche du porno. En proposant des productions alternatives, plutôt que de vouloir anéantir ou restreindre cette formidable et redoutable machine à promouvoir les normes qu’est la pornographie, elles ont trouvé plus opportun de s’en saisir et de se l’approprier pour en faire un outil politique. L’idée est que, pour servir la cause des femmes, plutôt que de détruire la pornographie, il vaudrait mieux l’investir, se l’approprier et la détourner. Mais cette démarche doit s’appréhender comme une proposition alternative, un contre-discours critique, et non comme une tentative de vouloir remplacer le porno mainstream par un porno féministe. Tentative qui serait bien vaine face l’immensité de l’offre pornographique mais également avec l’évolution récente de la pornographie qui abandonne le format traditionnel de film au profit de scènes courtes adaptées à une consommation par plateformes sur internet. C’est bien cette dimension didactique, critique et politique qui offre un terrain de réflexion très fertile. Mais pas seulement dans une perspective de genre, il y a beaucoup à dire sur les dimensions raciales, nationales ou de classe de la pornographie.
La question de la distance du chercheur face à la pornographie se pose en effet, comme tout ce qui touche à la sexualité, le porno nous renvoie à notre propre intimité. Qu’on en soit un consommateur habituel ou non, il me semble important de faire un travail réflexif sur son propre rapport à la pornographie, et du coup de savoir et dire d’où l’on parle. Toutefois, j’imagine difficilement possible de mener convenablement une recherche sur un objet qui n’inspirerait que des sentiments extrêmes de fascination ou de dégout.

Parmi tes thèmes de recherche, tu t’intéresses aussi à la question du masculinisme. Comment expliques-tu que les tenants de cette idéologie aient pu produire un tel écho médiatique durant ces dernières années ? Et quelles pourraient être les implications politiques de ce discours qui délégitime les violences faites aux femmes ?

Comptant peu de membres actifs, les associations masculinistes ont néanmoins réussi à étendre leur influence ces dernières années (reconnaissance comme association de victimes, auditions parlementaires, relais journalistiques). Le perchage médiatique d’individus sur des grues qui a attiré l’attention du grand public sur ces mouvements, se veut une action de mise en lumière d’un phénomène d’importance, mais est en fait révélateur du caractère ultra minoritaire de ces mouvements, qui misent sur une stratégie de médiatisation de cas particuliers, faute de pouvoir mobiliser en nombre.
L’engagement militant des masculinistes en faveur des pères et des maris battus cache à peine le fond idéologique qui anime ces groupes de pression. En effet, les théories et discours qui guident ce mouvement sont centrés essentiellement sur un rejet du féminisme, décrit comme menant sûrement vers la fin de nos sociétés, voire la fin de l’humanité (par exemple, suite aux attentats parisiens dont vient d’être les témoins, l’association SOS Papas a publié un texte qui donne le féminisme comme responsable indirect du djihadisme en France). Le masculinisme, qui se veut le pendant du féminisme, réclame donc l’égalité entre les hommes et les femmes, à cette différence près - et pas des moindres - que cette égalité est réclamée pour mettre fin à une prétendue domination… féminine. Du point de vue masculiniste, les hommes seraient aussi, et de manière au moins équivalente aux femmes, des victimes du sexisme.
Pour donner un exemple concret des conséquences de ce militantisme quand il est entendu, citons celui du poste controversé de « collaborateur scientifique chargé de la condition masculine » au sein du Bureau cantonal de l’égalité dans le canton de Zurich en Suisse. Créé en juillet 2012 sous la pression de groupes masculinistes, ce poste a été financé « à budget constant », par conséquent en grevant celui destiné habituellement à lutter contre les discriminations subies par les femmes. Avec l’argent destiné à un service visant à favoriser l’égalité femme-homme, ce canton suisse finançait donc un service qui développait des stratégies pour contrecarrer les initiatives du premier. Fort heureusement, on mit fin à l’expérience. L’idée de fond de ces groupes est purement réactionnaire et vise à renvoyer les femmes au foyer et à donner aux hommes un rôle de chef de famille, le reste n’est que pure rhétorique. C’est une autre forme de promotion du patriarcat, au nom de l’égalité celle-là.

Sur le plan moral, le consentement exprime la capacité d’un sujet individuel de s’engager dans une action de manière non contrainte. Mais dès lors que l’on transpose cette définition dans le domaine sexuel, on se heurte à de sérieuses difficultés : à partir du moment où s’établit historiquement une relation hiérarchique entre un homme et une femme dans laquelle la domination masculine demeure la matrice fondamentale, que vaut le consentement ? Quelles en sont alors les conditions ? Et lorsqu’on aborde le terrain des sexualités, l’idée même de consentement sexuel ne serait-elle pas en soi une contradictio in adjecto (la fiction du libre arbitre qui céderait à la puissance des affects sexuels) ?

Le consentement sexuel est une notion qui est apparue récemment. Son émergence s’inscrit principalement dans l’histoire du féminisme et de la conquête, encore en cours, du droit à disposer librement de soi. En tout premier lieu pour une reconnaissance du viol comme un rapport sexuel non-consenti, ce qu’il n’était pas jusqu’alors, comme je l’ai dit précédemment. En quelque sorte c’est par le truchement du non-consentement sexuel que la notion de consentement sexuel a pu s’imposer. Aujourd’hui, nos sociétés libérales prétendent assurer aux individus une liberté sexuelle basée sur des échanges consentis. La collectivité n’aurait plus qu’à intervenir pour protéger les plus faibles comme les mineurs. Pour ma part, je me méfie de la tentation libérale du renvoi au consentement individuel, qui revient en définitive à abandonner à leur propre sort ceux qui sont socialement les plus démuni-e-s. Il faut impérativement se poser la question des conditions matérielles, légales et sociales, dans lesquelles évoluent les individu-e-s. Si l’on veut rendre possible le consentement sexuel, il faut d’abord continuer les luttes pour l’égalité politique, économique et sociale, mais on peut aussi réfléchir aux dispositifs qui peuvent permettre de jouer sur les rapports de pouvoir en place. Il faut s’interroger également à ce à quoi on a la possibilité de consentir afin que le consentement ne se réduise pas à un acquiescement. La libre disposition de soi ne doit pas s’arrêter à la possibilité d’accepter ou de refuser, mais doit permettre d’affirmer ses propres désirs. Il ne s’agit pas seulement de savoir si l’on veut ou pas, mais de savoir ce que l’on veut. Le consentement sexuel n’est donc possible à la condition d’une liberté sociale et affective minimale. Sociale comme je viens de l’évoquer précédemment et affective, car la dépendance amoureuse peut parfois altérer le jugement, il n’y a pas que la contrainte qui peut biaiser le consentement. Cela montre que le consentement sexuel ne saurait être l’unique condition pour penser les interactions sexuelles entre les individus. Le sexe est bel et bien politique.

Dans un texte paru il y a quelques années (dans la revue Vacarme en 2003), j’ai été frappé par cette citation de Judith Butler : « Je ne voudrais certainement pas vivre dans un monde sans séduction. Et la séduction, cela suppose des stratégies, des manœuvres pour déstabiliser la personne désirée, pour la conquérir ; et encore une fois, c’est très bien ainsi. » Au fond, penses-tu qu’une séduction sans domination soit possible et envisageable ?

Une séduction sans domination est envisageable, il me semble, à la condition d’appréhender la séduction entre deux personnes comme une relation de pouvoir en devenir, chacun-e jouant de ses possibilités et de ses atouts pour peser sur cette relation. S’il y a domination, c’est-à-dire un trop grand déséquilibre entre les capacités d’agir de chacun-e sur cette relation de pouvoir, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de séduction. Si l’on est écrasé par cette domination, on perd toute capacité d’agir et de fait on n’est plus vraiment dans l’échange. La séduction ne se subit pas.
Dans le passage que tu évoques, Judith Butler fait allusion au harcèlement sexuel à l’université, mais sa réflexion pourrait s’appliquer également au monde du travail et même plus généralement aux rapports sociaux. Une fois n’est pas coutume, elle partage le constat de Katharine Mackinnon sur l’intolérable chantage au sexe qui peut être exercé par des professeur-e-s sur leurs étudiant-e-s dans le cadre universitaire, mais en réfute les conclusions. Comme Judith Butler peut le rappeler en citant Michel Foucault, sexe et pouvoir son coextensifs, il n’est donc pas étonnant qu’il existe de la séduction dans la relation entre enseignant-e et étudiant-e. Une relation amoureuse ou purement sexuelle peut exister, mais en cas de rupture par exemple, elle ne doit pas pouvoir se retourner en rapport de domination. Là où il y a pouvoir, il y a risque d’abus de pouvoir, surtout si aucun cadre institutionnel ne contient les excès, comme c’est le cas en France où le réflexe corporatiste et mandarinal l’emporte dans les cas de harcèlement sexuel à l’université. La réponse ne réside pas dans l’interdiction des rapports de séduction dans ce contexte, mais plutôt dans la remise en cause des dispositifs de pouvoir qui établissent les conditions de cette relation. Pour cela il faut garantir la capacité d’agir des individus.

Entretien réalisé par Vincent Farnea le 6 janvier 2015



7 janvier 2019

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