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Ouvrages

 

Séverine Sofio, Artistes femmes. La parenthèse enchantée, XVIIIe-XIXe siècles, Paris : Editions du CNRS, coll. « Culture et Société », 2016 - 373 p.

En 1783, deux femmes sont reçues en même temps à l’Académie royale de peinture et de sculpture, ce qui est totalement inédit dans l’histoire de cette institution. En 1791, les députés de l’Assemblée souhaitant immortaliser la réception de la Constitution par Louis XVI, commandent deux tableaux sur ce thème ; l’honneur est immense et la responsabilité lourde : les deux artistes sélectionnés sont un homme… et une femme. Sous la Restauration, les tableaux les plus chers acquis par l’Etat sont ceux d’une peintre, tandis que les artistes produisant les centaines de copies de tableaux religieux commandés par l’administration, sont payés au même prix, quel que soit leur sexe, à une époque où le travail d’une femme est pourtant toujours moins rémunéré que celui d’un homme. Un peu plus tard, aux Salons de la monarchie de Juillet, un peintre sur cinq est une femme et, fait inédit dans l’histoire des arts en France, les prix récompensant les plus tableaux y sont alors accordés aux hommes et aux femmes dans les mêmes proportions. En 1840, néanmoins, une pétition est présentée à la Chambre des députés par plusieurs figures du monde des arts et des lettres pour réclamer une réforme du Salon : le jury est trop sévère, selon les signataires, et ce système inique fait des ravages parmi les artistes désespérés. Les pétitionnaires évoquent alors le souvenir d’une peintre, récemment disparue : mademoiselle Camille Eudes, morte de chagrin après avoir été refusée au Salon deux fois de suite. Pour la première et – jusque là – unique fois de l’histoire, c’est une figure féminine qui est choisie par un groupe d’artistes majoritairement masculins pour les représenter et incarner leur condition, dans un document public et officiel.
Ces exemples, choisis parmi tant d’autres, témoignent du fait que, à Paris entre 1750 et 1850 environ, il se passe indéniablement « quelque chose » dans l’espace professionnel des beaux-arts – un « quelque chose » qui rend soudain la pratique du dessin ou de la peinture plus accessible aux femmes : des barrières s’abaissent, des contraintes se desserrent, de nouveaux usages émergent et une image positive de la dame artiste, temporairement, se banalise. C’est à l’explication de ce phénomène que ce livre est consacré, c’est-à-dire au faisceau de facteurs qui ont permis aux artistes femmes, à ce moment précis de l’histoire, de bénéficier à la fois de l’intérêt de leurs contemporains et de conditions de travail relativement égalitaires par rapport à celles de leur confrères. Pour saisir ce phénomène, on s’est attaché à reconstituer l’espace des beaux-arts et son évolution sur un siècle environ, c’est-à-dire à reconstituer ce qu’il est possible et impossible de faire ou de penser pour un-e artiste entre 1750 et 1850. Réintégrer ainsi les artistes des deux sexes dans la réalité de leurs conditions de vie et de travail permet de sortir l’art de sa gangue de mythes et d’éviter de le percevoir au miroir déformant du génie et de l’exceptionnalité.
Ni recueil d’analyses d’œuvres, ni histoire des femmes dans l’art, cet ouvrage traite de la pratique des beaux-arts, de son organisation et de ses réalités professionnelles, institutionnelles et commerciales, à un moment où cette pratique se féminise, mettant ainsi en lumière les changements profonds qui le traversent entre 1750 et 1850. Or, bien qu’elle semble magique, cette suspension relative de l’infériorisation des femmes dans les beaux-arts, n’en demeure pas moins provisoire : si la parenthèse s’ouvre timidement dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, elle se referme toutefois progressivement avant le milieu du siècle suivant.

- Annexes et compléments de lecture : https://parentheseenchantee.sofio.fr/

27 juillet 2016

Séverine Sofio

Chargée de recherche au CNRS
Cresppa-CSU
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