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Lettre No 46, juin 2021

 

Humaniser la traduction

« Publish or perish », on connaît la de-vise officieuse de la recherche internationale. Cette injonction à publier se double désormais d’une autre : celle de publier en anglais. Mais la traduction serait chère et la recherche pauvre. La panacée est toute trouvée : la traduction automatique (TA), qui serait destinée à prendre le pas sur la traduction humaine en SHS. C’est en tout cas cette solution que proposait d’explorer l’appel à projets « Traductions scientifiques » lancé par le ministère en 2019 . L’objectif : trouver un moyen de traduire (sous-entendu : en anglais) le plus grand nombre d’articles scientifiques francophones à moindre coût, au risque d’une qualité moindre. La perte en qualité est d’ailleurs parfaitement assumée dans le récent rapport « Traductions et science ouverte » égale-ment commandé par le ministère.

L’argument du coût doit-il donc clore toute discussion ?

La TA a certes bien des avantages, mais, même de plus en plus performante, elle reste peu adaptée aux SHS, dont les textes véhiculent des notions parfois complexes, dont le sens est ancré dans un contexte spécifique ou, au contraire, dont la circulation même a implicite-ment enrichi le sens. La TA a du mal à rendre l’abstraction, les connotations, les jeux de mots, l’ambiguïté… Son modèle, fondé sur l’ingestion massive de données non contrôlées, induit des biais (de genre, notamment) et la prééminence des interprétations majoritaires. Enfin, son coût est bien plus élevé qu’il n’y paraît, car les « économies » budgétaires sont réalisées au prix à la fois d’un surcroît de travail pour les agents chargés d’éditer la quantité astronomique de textes générés, et d’externalités environnementales négatives pour le stockage de ces textes. Enfin, la TA implique la dispari-tion d’un métier et de savoir-faire spécifiques et précieux – ceux des traducteurs et traductrices spécialistes de SHS.

Par ailleurs, pour les revues notamment, vouloir tout traduire en anglais, c’est oublier trois choses.

1° tout texte produit, même automatiquement, demande un temps de relecture, d’édition et de mise en ligne – temps d’autant plus long que la qualité des textes est médiocre, et temps que ne peuvent fournir aujourd’hui des comités de rédaction et des éditeurs·trices déjà sous pression.

2° il ne suffit pas de traduire et de mettre en ligne un texte pour qu’il soit lu.

3° l’anglais appauvri (le fameux « globish ») bien commode pour communiquer avec les collègues étranger·e·s, tend, lorsqu’il est systématiquement appliqué aux textes de SHS, à contraindre l’expression, homogénéiser la connaissance, multiplier les risques de malentendus conceptuels et entraver les processus d’appropriation et d’usage en contexte.

Partant de ces constats et refusant le double modèle « tout TA/tout anglais », le projet Transiens, porté au sein du CSU, propose un modèle alternatif, conçu avec une équipe de traductrices et le soutien d’OpenEdition Journals. Ce modèle repose sur la réalisation de synthèses multilingues de qualité et est actuellement en phase de test, avec la revue Biens symboliques et deux revues non francophones.
Si ce modèle n’est pas gratuit, il reste moins cher et scientifiquement plus intéressant que le bilinguisme automatique. Surtout, il inclut la création de réseaux solidaires de revues, la pleine intégration des spécialistes de la traduction au travail scientifique (par exemple à travers la réalisation de glossaires multilingues de concepts) et une systématisation de la diffusion en plu-sieurs langues qui permet une plus large accessibilité de textes de qualité.

Ne serait-ce pas cela, après tout, un véritable espace international de la recherche ?

SÉVRINE SOFIO ET ANNE-SOPHIE ANGLARET

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