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Portrait : Berrin Osmanoglu

Berrin Osmanoglu est doctorante en science politique sous la direction de Laurent Jeanpierre. Elle travaille depuis plusieurs années sur les transformations contemporaines du système politique turc.

Tu as décidé de cibler ton travail de recherche sur une période bien précise de l’histoire politique turque (1983-2002) en privilégiant une approche qui met en lumière les transformations socio-historiques de l’offre partisane. Pourquoi avoir opté pour une telle approche ?

Le travail de recherche que je conduis depuis plusieurs années a un double objectif. Premièrement, celui de rendre compte de l’influence des offres partisanes dans le travail de représentation et de construction des identités politiques. Deuxièmement, celui de saisir les déterminants des offres. Un tel angle d’approche mobilise en effet une logique explicative différente en raison des transformations actuelles qui perturbent le jeu partisan. Par ailleurs, l’originalité de mon travail est de tenter d’expliquer ces transformations par une évolution plus générale de la forme contemporaine de la démocratie représentative. C’est pourquoi, je me suis plus précisément intéressée à certains aspects de cette évolution, notamment ceux qui concernent la fonction de gouvernement. Il s’agit principalement du renforcement des pouvoirs de l’exécutif, de la juridicisation du contrôle de la majorité gouvernementale, ou encore de l’accroissement du rôle des acteurs non-représentatifs dans la fabrication des politiques publiques. Bien entendu, ces changements affectent, à des degrés divers, l’ensemble des démocraties occidentales. Et la Turquie n’échappe pas à la règle. Mais dans le cas turc – ce qui d’ailleurs explique également le choix de la période étudiée – ce sont deux décisions/conditions majeures qui ont déclenché, sinon contribué, à l’accélération abrupte de ces changements : d’abord, le coup d’Etat militaire de 1980 (et la période de gouvernement militaire qui parachève ce coup de force et qui perdure jusqu’en 1983), et ensuite la libéralisation économique introduite progressivement à partir de janvier 1980. Les conséquences et le processus qui suivent ces deux décisions/conditions ont transformé en profondeur l’organisation du gouvernement représentatif et ont eu des répercussions considérables sur le fonctionnement du jeu partisan, à commencer par une déstabilisation sans précédent de ce dernier. Ce n’est que lors des élections législatives de 2002 que le jeu partisan semble s’être relativement stabilisé. Cependant, cette relative stabilisation ne s’est pas traduite par un équilibre démocratique. Rappelons en effet qu’en dépit de l’adoption des institutions majeures du régime représentatif au cours de la première moitié du 20ème siècle, le régime politique turc a continué à être caractérisé par des aspects anti-démocratiques. Et ses aspects perdurent encore aujourd’hui. Non seulement le gouvernement représentatif fut interrompu à plusieurs reprises par des coups d’Etat militaires, mais les mécanismes de limite et de contrôle du pouvoir politique n’ont pas été en mesure d’assurer aussi bien la stricte protection des droits et libertés des individus que le déroulement de la lutte politique dans un cadre proprement démocratique. Autrement dit, cette évolution se déploie sur un terreau démocratique fragile.

Quelles sont les particularités du champ partisan turc durant ces années ?

Parmi les particularités de cette période, les travaux de références sur les partis politiques mettent en avant certaines caractéristiques telles que la chute du nombre d’adhérents, l’affaiblissement de l’identification partisane chez les électeurs, l’homogénéisation idéologique des partis « mainstream », le renforcement électoral des partis extrémistes et, plus récemment, la personnalisation de la politique. Ces aspects sont expliqués par de multiples facteurs idéologiques ou socioéconomiques, mais aussi par la dynamique propre à la structure organisationnelle des partis politiques. Les études qui portent plus particulièrement sur la Turquie constatent également la présence de chacune de ces caractéristiques. Cependant, dans le cas turc, ces aspects apparaissent non pas de manière progressive mais comme les conséquences immédiates des interdictions et des restrictions liberticides imposées par la Constitution de 1982 qui fut mise en place par le gouvernement militaire et qui reste en grande partie en vigueur après le retrait de ce dernier. De plus, dans le cadre de mon travail, j’ai également étudié les propositions des partis politiques turcs, leurs programmes et manifestes électoraux durant la période choisie (entre 1983 et 2002). Deux observations principales en sont ressorties. D’une part, une convergence programmatique, c’est-à-dire une homogénéisation idéologique qui s’oriente plus précisément vers un « programme » de démocratie libérale de marché, apparait de manière frappante. De l’autre, on constate un réalignement des partis autour d’un clivage laïque-islamiste, s’inscrivant toutefois dans le cadre de ce « programme. » Cependant, lorsqu’un parti est fortement pressenti pour emporter les élections ou accède au pouvoir, les programmes sont alors modifiés de manière significative. Dès lors que la proximité au pouvoir est présente, on observe en effet des modifications de long-terme. Autrement dit, une certaine « logique gouvernementale » semble peser dans les stratégies des structures partisanes. Quant au réalignement des partis autour du clivage laïque-islamiste, celui-ci semble également être lié à des enjeux de type gouvernemental. Dans la mesure où les acteurs collectifs les plus influents de la période sont des associations d’hommes d’affaires, c’est sur ces dernières que se sont appuyés les partis au pouvoir ou ceux qui avaient des chances réelles d’accéder au gouvernement. Il s’agit en particulier de deux associations. L’une représente le patronat depuis les années 1970, et l’autre s’est constituée au cours des années 1990 autour de dirigeants de PME en développement, en concurrence avec ce premier et en s’identifiant au fur et à mesure comme islamistes.

Dans un article récent, tu sembles relativiser la portée heuristique du cadre de perception traditionnel du clivage politique en Turquie (islamistes vs kémalistes-laïques). Pourrais-tu préciser ta position ?

Ce schème, qui s’applique à mettre en avant les valeurs des groupes sociaux, néglige certaines logiques politiques à l’œuvre et les potentielles transformations en cours, mais également l’influence des représentants et du travail de représentation dans la formation des identités partisanes. En effet, aussi bien dans les discours politiques que dans les travaux de sciences sociales, on a tendance à identifier le clivage islamiste-laïque/kémaliste comme le clivage prédominant au sein de la société turque. En dépit de la multiplication des critiques qui furent soulevées au sein des études partisanes et de la sociologie électorale turque, cette dernière n’hésitant pas à réinvestir ce clivage sous la forme d’une opposition entre le centre et la périphérie, la place de ce schème d’explication et de catégorisation, qui procède à l’origine d’une relecture des travaux de Lipset et Rokkan par Serif Mardin, semble toujours incontestée. Mardin reprend en effet les principales options théoriques de ces auteurs, mais complète sa relecture en introduisant la conception de « centre » promue par Edward Shills qui tend à mettre davantage l’accent sur les valeurs. Le centre y est décrit principalement comme moderniste, progressiste, étatiste, bureaucratique, laïque, kémaliste et révolutionnaire, tandis que la périphérie y est dépeinte comme traditionnelle, locale, rurale, religieuse, contre-révolutionnaire, anti-officielle et réactionnaire. Ainsi, un clivage qui puise ses origines dans des transformations sociohistoriques lointaines oppose des groupes sociaux « naturels » qui sont rassemblés par des intérêts et des valeurs communes. Dans la quasi-totalité des travaux sur les structures partisanes et la sociologie électorale turques, les partis politiques et leurs offres sont catégorisés sur la base de ce schème et les attitudes électorales sont expliquées par la persistance de ce clivage. Dans la mesure où je constate également un réalignement autour d’un clivage laïque-islamiste, remettre en question ce schème explicatif s’avère alors exigeant. En revanche, l’étude des offres partisanes permet aussi de constater qu’au début de la période étudiée le clivage prédominant est incontestablement l’opposition « gauche/droite ». De plus, on constate également la transformation radicale du parti islamiste au cours de cette période, à savoir sa reconversion néolibérale. Enfin, la performance électorale du parti islamiste, qui débute avec 7,7% des voix en 1987, et qui atteint les 35% en 2002 et les 50% en 2011, s’explique de toute évidence par d’autres facteurs que les seules valeurs.

Entretien réalisé par Vincent Farnea le 19 mars 2015.



7 janvier 2019